L’AVION MYSTERIEUX DE BENEJACQ

author (and kind permission) of Roy Grinnellauthor (and kind permission) of Roy Grinnell

photo Thomas Genthphoto Thomas Genth

for an English translation, see this link:

http://www.petit-fichier.fr/2016/02/22/english-version/

6 Mars 1944, 20h03, base de Ford (Royaume Uni). A cet instant précis, le Lieutenant américain « Lou » Luma et son navigateur C.Finlayson décollent sur leur Mosquito du 418ème squadron pour une mission sur Toulouse puis sur Mont de Marsan. N’arrivant pas à mener sa mission sur Toulouse pour diverses raisons, l’équipage décide de tenter sa chance vers Pau avant de rentrer à sa base.Cette nuit là, leur décision scelle le sort d’un Arado 96 et celui de son pilote, dont nous allons vous conter la découvert;

11Septembre 2011

C’est un fait connu qu’un avion allemand s’est écrasé dans la forêt de Bénéjacq, pendant la seconde guerre mondiale. Cet appareil ne s’est pas posé en douceur comme celui présenté ci-dessus, mais il a percuté le sol a été pulvérisé à l’impact.De nombreuses rumeurs circulent à propos de cet appareil mystérieux : il se dit que c’était un prototype, qu’il aurait été abattu par la résistance, ou peut-être par un chasseur allié. Tout reste à vérifier et il faut pour cela retrouver : le type avion, le nom de son pilote, la date exacte de l’accident et les circonstances du crash ; Une vraie enquête est à mener;

Il subsiste bien sur place quelques vestiges calcinés, mais il n’y a pas d’éléments probants, comme des composants avec des marquages, par exemple, qui pourraient aider à identifier cet avion. Ce sont des témoignages locaux qui nous mettent sur la piste.

Tout d’abord, un article de journal publié il y a plusieurs années (« l’essor bigourdan » : voir liens internet à la fin de l’article), dans lequel Monsieur Baraque révélait que l’avion s’était écrasé en Mars, à une date proche du bombardement de l’usine Morane Saulnier de Tarbes (bombardement intervenu le 10 Mars 1944). De plus, Monsieur Baraque racontait comment, très jeune adolescent à l’époque du crash, il avait entendu l’avion s’écraser, et il décrivait comment, pendant plusieurs années, il avait patiemment récupéré dans la forêt de nombreux débris de cet avion. Il avait en fait consacré beaucoup de son temps libre à la quête de vestiges d’un appareil dont le crash l’avait marqué à jamais. Il avait d’ailleurs trouvé un objet émouvant : le bracelet de montre du pilote, à côté des boucles de ceintures (photo 2). Et une plaque intéressante, révélant que le moteur était de la marque « Argus ».

Mais où sont donc passés ces vestiges collectés par Monsieur Barraque ?

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44En parallèle, le témoignage de Mr Fouert Pourret confirme le mois et l’année du crash : Mars 1944, et il nous apporte aussi une information supplémentaire : le jour exact dans la semaine. « C’était un Mardi ou Vendredi, car c’était le jour de la répétition de l’harmonie municipale, qui se déroulait uniquement ces deux jours là ». Précision cruciale...

Pour progresser dans l’enquête, je me rends à Bénéjacq. Madame Barraque nous explique qu’elle a fait don des pièces à la municipalité. A la mairie, le conseiller municipal m’accueille chaleureusement, et prends le temps de discuter avec moi. A l’issue de notre échange, il me confirme : « il se trouve en fait que les pièces collectées par Monsieur Baraque sont conservées à l’abri, dans un atelier municipal». (photo 3)

Nous nous y rendons et, en effet de nombreux fragments de structure, de composants d’équipements, etc…. (photo 4) sont stockés là. Pourraient-ils aider à l’identification de « notre » appareil ? Tout de suite, un morceau d’aluminium retient mon attention : ces éléments (photo 5) ressemblent beaucoup à une ailette de casserole d’hélice d’un Arado 96 (photo 6), l’avion d’entrainement standard de l’armée de l’air allemande, qui était équipé d’un moteur Argus, et utilisé à Pau par l’escadrille JG101. Ces avions écoles, pilotés par de jeunes élèves, étaient fréquemment victimes d’accidents.

Ce premier indice est confirmé par un marquage : « 96 » sur une autre pièce (photo 7), puis par le numéro de pièce du cadran d’un indicateur de pression (FL20512-2 : photo 8) et enfin, par une plaque qui s’avére être celle du manche à balai (photo 9): nous sommes bien en présence d’un Arado 96.

En mettant bout à bout toutes ces informations, nous arrivons au résultat suivant:
nous sommes face à un Arado 96, crashé en Mars 1944, un mardi ou un vendredi.

J’essaie d’en savoir plus sur un forum spécialisé (« 12oclockhigh »), et la réponse arrive de suite, sans ambigüité. Un seul Arado 96 s’est écrasé dans la région Midi Pyrénées en Mars 1944 : c’était le 6 Mars, or le 6 mars était bien un mardi. Cette fois, ça y est, nous l’avons retrouvé.
Le rapport de Luftwaffe (fin d’article) précise que cet appareil portait le numéro d’identification « 22 », peint en blanc, son pilote s’appelait Hans Wesser et il est enterré au cimetière militaire de Berneuil en Charente.
Il s’est écrasé suite à « un tir d’armes de bord » : tir d’avion alliés ? tirs venant du sol ? autre ?. Mais que s’est-il réellement passé cette nuit là ?

La magie d’internet fait alors une nouvelle fois ses preuves : nous découvrons qu’un pilote américain volant sur un De Havilland Mosquito a abattu un avion ennemi le 6 Mars 1944 à 25 kilomètres au Sud Ouest de Pau: James Forrest « Lou » Luma.
« Lou » est un « as » (cinq victoires confirmées), décoré de la DFC (Distinguished Flying Cross) anglaise et de la DFC Américaine, et il habite aujourd’hui aux Etats-Unis. La peinture en début d’article est une œuvre de Roy Grinnel qui le montre à bord de son Mosquito « Miss Moonbeam McSwine », remportant sa première victoire sur un Messerschmitt 410.
Nous sommes entrés en contact avec lui par mail, et vous pouvez le voir sur la photo 10 (pipe à la bouche) avec son navigateur devant leur avion.
L’Arado que nous avons découvert est indéniablement sa victoire du 6 Mars 1944.
Lors de ce combat, les débris de l’Arado endommagèrent l’un des moteurs du Mosquito et Lou rentra en Angleterre sur un seul moteur, soit plus de 800 kilomètres en monomoteur : cet exploit lui valut d’être décoré de la DFC américaine.
Vous pouvez lire le compte rendu de Lou de cette mission du 6 mars 1944 et sa traduction en Français sur le lien en fin d’article, et vous trouverez deux sites décrivant la vie de « Lou »;

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Revenons sur place en Septembre 2011, près de Pau : dans la terre, des objets émouvants voient le jour : deux pièces allemandes datées de 1924 (photo 11), et une médaille « talisman » représentant un skieur d’un côté et un géant barbu de l’autre côté, avec les mentions « Riesenbirge – Rübezahl » et «schneekopf 1605 m.» (photos 12 et 13)

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Le sens de cette médaille m’est expliqué par un ami allemand, qui m’écrit ce qui suit:
«le propriétaire de cette médaille était sans doute amateur de montagne et d’escalade car les « riesenbirge » (: les « montagnes géantes ») sont une chaine montagneuse située mi chemin entre Prague et Bratislava. Le point culminant est le schneekopf (littéralement : « la tête de neige ») haut de 1605 Mètres qui marque la frontière entre la Pologne et la république tchèque.
Le géant « Rübezahl » que l’on voit sur cette médaille est un esprit mythique local qui symbolise l’aspect naturel, inviolé, sauvage et authentique de cette région d’une autre époque. Son grand âge, ses habits rapiécés, sa longue barbe et son bâton sont typiques des habitants de cette région à l’époque où ce mythe prit naissance ».
Hans Wesser habitait-il près du schneekopf?

Une autre enquête commence alors : retrouver l’histoire ou la famille de Hans Wesser. Avec l’aide d’un autre ami allemand, j’envoie un courrier dans la langue de Goethe à une vingtaine de personnes portant le nom de Wesser, dans lequel je leur demande s’ils sont apparentés avec Hans.

Le temps passe, et quelques semaines plus tard, je reçois un mail. C’est le destinataire de l’un de mes courriers, non apparenté mais avec le même nom, qui a eu la gentillesse de faire une enquête généalogique et qui me répond:
« Hans Wesser est bien référencé sur le registre civil de la ville d’Eisenberg » ;
Et en effet, en plaçant Eisenberg sur la carte, et en positionnant le « Schneekopf », on constate que la distance les séparant n’est que d’une petite centaine de kilomètres (photo 14) : il est très vraisemblable qu’Hans Wesser, originaire d’Eisenberg, allait skier dans ces montagnes.
La suite du mail : « Hans Wesser avait un frère, né en 1922, décédé en 1923. Il avait aussi une sœur, Ruth, née le 19 novembre 1927, décédée le 12 Juillet 1982. Ruth Wesser et Hans Joachim Wesser n’eurent pas d’enfants. Il n’y a donc pas de descendants de la famille Wesser »;
L’histoire est ainsi bouclée, Hans Wesser a disparu sans laisser de descendance, et n’a plus de famille.
Si Hans n’a pas laissé de descendants, les restes de son avion, par contre, vont connaitre une deuxième vie, puisqu’ils ont été élégamment cédés par la mairie de Bénéjacq à un passionné d’aéronautique qui est en train de les restaurer, afin de reconstruire un Arado96. Sur le croquis PJ (photo 15 et 16) , vous pouvez voir comment ce spécialiste arrive à reconstituer ce puzzle, et comment il replace chaque pièce grâce à la documentation de l’époque.
D’une certaine façon, nous pouvons ainsi espérer un jour voir l’Arado96 de Hans Wesser revivre.

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Remerciements :

Monsieur Baraque qui nous a malheureusement quitté récemment, Madame Baraque, ACESOFWWII, Tom Doniphon pour sa fougue inépuisable, Christian Falliero, Mr Fouert Pourret, Thomas Genth, Irene et Roy Grinnell, Eric Guillaume, Jürgen Haus, Mr Lacroutz, Noël Paradis-Cami, Steve Polyak, Matti Salonen, Lino Von Gartzen, Britta Von Rettberg ;

Crédit peinture (Mosquito):

merci à Roy Grinnel (n’hésitez pas à allez sur son site www.roygrinnell.com ) et sachez que Roy a publié en France chez Bamboo l’ouvrage : "Roy Grinnell, l’artiste des as » ;

Rapport de la Luftwaffe:

1944-03-06, 2./JG 101, Ar 96B-3, 964379, 22 weiße, Pontacq, 7 km westlich Ossun und 24 km südöstlich Pau, Absturz bei Nachtflug infolge Bordwaffenbeschuß. Bruch 100 %. Flugschüler Ofhr Wesser, Hans, tot, Grab: Berneuil/Frankreich, Block 4, Reihe 28, Grab 1497
Traduction:
6 Mars 1944, 2ème escadrille de la JG101, Arado96B3, numéro de série 964379, portant le chiffre “22” blanc, crashé à Pontacq, 7km à l’ouest de Lourdes et à 24 km au Sud de Pau, abattu suite à un tir d’armes de bord, Détruit à 100%, Elève pilote Hans Wesser, tué.
Tombe : Berneuil en Charente, Carré 4, rangée 28, tombe 1497.

Plus d'info sur Lou Luma :

http://www.acesofww2.com/Canada/aces/luma.htm

Et : 

http://www.geocities.com/CapeCanaveral/Runway/9601/canada1.html

Télécharger:

L'Essor Bigourdan no 3032 du jeudi 14-novembre-2002.pdf

Article in English

Rapport de mission de Lou, et sa traduction :

LOU Report GB+FR