Pierre Mazières - L’Album d'une vie

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Un album photo, récemment donné par sa fille nous permet de retracer la carrière d’un pilote français disparu en service aérien commandé en 1944.

Pierre Mazières  (1) est né en 30 Janvier 1918 à La Londe-lès-Maures (83). Passionné par l’aviation depuis sa plus tendre enfance, il participe à l’illustration de plusieurs ouvrages et se lance dans la carrière militaire en s’engageant dans l’armée de l’air. Pierre Mazières rejoint en 1936 l’école de formation des sous-officiers navigants du personnel navigant, installée à Istres (photo aérienne de la base 2). 

Il reçoit une instruction militaire et technique pendant 20 mois. Il est breveté (n°25786) le 30 Juillet (photo 3) . 

 

De 1936 à 1938,  il vole sur Potez 25 (photo 4), Morane Saulnier 225 (photo 5). Il mène la vie typique d’un jeune élève pilote : entrainement au saut en parachute depuis la « tour de saut» (photo 6), partage du quotidien avec ses camarades ou autour d’une « popote » . 

La promotion 1937 « Carlier » est diplômée sous ses yeux (photo 7) ; 

 

Il assiste à des « chevaux de bois » (photo 8), parfois des accidents comme celui du sergent Pralon qui sort miraculeusement indemne de son Dewoitine 500 en Septembre 1938 à Salon (photo 10)

Pierre Mazières croise parfois des avions personnels: le Dewoitine 500 du général Houdemon (remarquer l’initiale « H » peinte sur le fuselage) qui commande la 4e région aérienne de 1937 à 1938, garé devant un hangar Arnodin à Istres. (photo 8)   le Dewoitine 501 n°182 du Cdt Philippe Koechlin-Schwartz, commandant le G.C. I/8 basé à Marignane (photo 11). 

 

Il photographie des appareils classiques mais parfois aussi des machines quelque peu « exotiques » :

Loire 46 (photo 12), Hanriot 436 (photo 13), Romano 82 (photo 14), Bloch 152 (photo 15), Bréguet 27 (photo 16).  

 

La guerre se prépare, et l’aviation française de rééquipe lentement.  Pendant cette période, il voit passer des avions modernes: NC 510 (photo 17), Léo45 (photo 18), Amiot 356 (photo 19), parfois aussi des avions civils : un Dewoitine 338 (photo 20);  

 

Il se lie à Bertrand de Faletans (photo 21) qui volera au sein du groupe « Normandie-Niémen »  et qui périra en Russie en 1944 avec son mécanicien embarqué dans le fuselage de son Yak 3. Au dos de cette photo, une dédicace émouvante  de B. de Faletans : «  j’ai mis quelque temps à avoir confiance … mais elle vous est acquise à jamais, mon cher Mazières.  Signé : B. de Faletans » (photo 22) 

 

LA DROLE DE GUERRE 

Lorsque la guerre est déclarée le 3 Septembre 1939, le sergent pilote Pierre Mazières est basé à Pau au Groupement Aérien d’Observation (GAO) 546, équipé de Bréguet 27  et Potez 25 . 

Pour Pierre Mazières, la drôle de guerre se déroule dans le Nord Est de la France. Le 8 septembre, le GAO fait mouvement à Romilly sur seine dans l’Aube puis à Sézanne Saint Rémy dans la Marne photo 23).  

La drôle de guerre est là : alternance entre visites à la famille, avions et vie avec les camarades. 

En Décembre 1939, Pierre Mazières commence sa transformation sur Potez 63-11 (photo 24);  Entre Janvier et Mars 1940, il effectue 29h15 de vol sur Caudron 635 Simoun, Potez 540 et Potez 63 (photo 25). 

Pendant cette période, il croise des NAA 67  (photo 26) ;

 

En janvier 1940, il se marie, après avoir été fiancé trois ans. 

 

L’OFFENSIVE ALLEMANDE 

 

Lorsque le 12 Mai, l’armée allemande envahit la France, Pierre Mazières effectue plusieurs missions de combat risquées au cours desquelles il obtient deux citations ;  

Le 14 Mai, le GAO 546 se déplace sur Valenciennes. Pierre Mazières  convoie un Caudron Luciole et il est victime d’un incident à La Malmaison (dans l’Aisne). Son retour au GAO (11 jours plus tard !) est épique et symptomatique du chaos qui règne alors. En voici le récit, extrait de ses carnets :  

« Le 14 vers 3 heures, je décolle du terrain avec Talau sur un « Luciole ». Le terrain de Sissonne bombardé, je me pose à Malmaison pour faire de l’essence. Pour éviter le trou de bombes je m’amène au moteur au ras des marguerites et fauche mon train sur un talus que je n’avais pas vu. Appareil cassé. Mon mécanicien et moi légèrement endommagés. Terrain de Malmaison évacué le jeudi 16. Je pars à pied avec le parachute sur le dos jusqu’à St Erne 9 km. La gare de St Erne est  démolie, sabotée. J’attrape un train de troupes qui me ramène à Reims  où je trouve trois permissionnaires qui rentrent. Arrivée à Paris le 17, parti le soir même pour Valenciennes, arrivée 23 heures. Pas de nouvelles de l’escadrille. Des DO 17 rodent  sur la ville. Parti de Valenciennes le 18, arrivé à Douai. Parti de Douai le 19, passons à Omnes en plein bombardement. Arrêté à St Denis, trois jours à Colombes quatre au Bourget. Partons du Bourget pour Clermont-Ferrand. Reparti de Clermont pour Paris et arrivée à Sézanne le mercredi 29 mai » 

Entre le 15 mai et le 8 Juin, le GAO 546 se déplace de terrain en terrain, en fonction de l’offensive allemande : Thiant (près de Denain), Dieppe, Clermond-Ferrand-Aulnat (pour se reconstituer), puis à nouveau Sézannes/Saint Rémy , Cormeilles en Vexin, la Neuvillette (près de Dreux).  

Le 4 juin 1940, une reconnaissance sur Potez 63-11 avec le Lieutenant de Pange est particulièrement éprouvante (de Pange relatera cette même mission dans son ouvrage «nous en avons tant vu », décrivant sa carrière au « Normandie Niemen »);  

Voici un compte rendu saisissant de cette reconnaissance, rédigé par Pierre Mazières: 

« 4 Juin 1940

Vers onze heures, alors que je dors couché dans l’herbe sous l’aile protectrice d’un Potez, j’entends arriver une auto. Le lieutenant Bousquet descend, me réveille et on appelle les deux autres membres de l’équipage ; sous-lieutenant de Pange observateur, sergent Le Corre mitrailleur. On déplie les cartes sur l’empennage du taxi et Bousquet nous explique la mission : aller voir si le pont de Mantes est sauté. Reconnaissance sur un axe parallèle à la Seine et recherche d’éléments avancés ennemis sur un axe sud nord. Les mécanos préparent le taxi, je m’habille, je grille une dernière cigarette. Je suis extrêmement nerveux. Tous ceux qui sont partis en mission connaissent ce sentiment qui dure du départ jusqu’à l’instant où l’on met le cul dans l’avion. Je pense à Jouy, à mes parents. Allez fini les sentiments, je suis parti, je monte à bord. 

Je me fais passer un revolver ; j’ai juré de ne pas me laisser faire prisonnier et je suis décidé à tenir parole.

Maintenant, je suis à l’aise. J’essaye mes moteurs je règle mes hélices. Tout l’équipage est à bord. Je roule lentement pour prendre la piste, après un dernier geste d’au revoir aux mécanos qui me disent « merde » en signe de porte bonheur. Je décolle, rentre les roues, fais un petit passage et cap au nord avant d’arriver à Mantes. J’arme mes quatre mitrailleuses. Le temps est clair, le soleil de printemps brille. Un vrai temps à se faire tomber une douzaine de Messerschmitt sur le coin de la gueule. Voilà la Seine, puis Mantes : le pont n’a pas sauté. Cap au Nord puis virage à gauche pour prendre l’axe. Au loin un patelin bombardé crache ses fumées vers le ciel.

Je navigue en zigzaguant pour dérouter les boches qui pourraient nous tirer du sol. Altitude 100 mètres, 2.300 tours au compte tours ce qui fait 260 à 280 Kmh. Je surveille le ciel, d’un coup d’œil circulaire, le sol, mes instruments et surtout ma température d’huile, car l’air est chaud et pour la plus belle fille du monde je ne voudrais pas laisser chauffer mes moteurs. 

Tout à coup, après avoir passé un coteau, sur une route transversale, j’aperçois une auto mitrailleuse, deux voitures légères et quatre ou cinq camions. 

« Attention, je ne sais pas ce que c’est » me crie l’observateur, je pique dessus. Des hommes sautent des camions. « Vire, vire, crie à nouveau l’observateur, les Boches ». Je vire sec à gauche et retourne en arrière, plein gaz. De Pange pointe sur la carte l’endroit où on a aperçu les Fridolins. Je regarde mes moteurs et aperçoit une fuite d’huile sur le capot du moulin gauche. Nom de Dieu il ne manquait plus que ça (je devais apprendre à l’atterrissage que les salopards m’avaient tiré et que j’avais écopé deux balles dans le moteur). Je surveille ma température d’huile, toujours normale. Ah ! ce brave Gnôme & Rhône. Je recommence mes zigzags. Même altitude, même régime. 

Je passe un coteau et dans la vallée j’aperçois deux voitures légères et quelques camions, les types des camions sautent au sol. « Les Boches, les Boches » me crie de Pange dans le téléphone de bord.

Je vire à la verticale, puis de Pange me dit :

« Elles marchent vos mitrailleuses ? » ; je lui réponds « Je crois, il n’y a qu’à les essayer » « Allez on y va ».

Je préviens Le Corre « gaffe, on les attaque » ; je descends, je vire, je me radine moteur réduit pour faire moins de bruit, je revire, me voici dans la vallée, voici le patelin, ah ! les camions, je pique à nouveau, je suis maintenant à 50 mètres d’altitude.

A moi la corrida. J’appuie sur la détente. Le claquement de mes quatre mitrailleuses me surprend. Ça fait un boucan terrible dans l’habitacle.

« On nous tire devant à gauche » me dit de Pange.

Et je vois d’un petit champ des fumées blanches qui montent vers moi. J’entends la mitrailleuse de Le Corre qui claque derrière moi. Sur qui tire-t-il bon Dieu ?

A ce moment Le Corre me dit « je suis touché ». J’entends « boum » dans la carlingue, et je ressens une douleur cuisante à la fesse gauche.

« Les vaches ! » une angoisse d’un demi-quart de seconde m’étreint. Je vire sec à gauche. Je suis la colline plus haute que moi et descends. Deux hommes grimpent dans cette colline. A moi les deux Feldgrau ; j’appuie sur la détente que je lâche à dix mètres à peine d’eux. Je saute le coteau en rase-mottes et je tire sur les manettes à fond. De Pange note sur la carte la position des Boches.

Je demande à Le Corre « Ça va ? pas trop touché ? »           

Il me répond : « Ça va ».

Je réduis le moteur gauche et je vole avec le palonnier à fond à droite.

Cap sur le P.C. du général de la division cuirassée qui avait demandé la mission. Je passe la main sous les fesses, pas de sang. Ce n’est pas grave. On arrive aux environs du P.C. et on perd cinq minutes à le chercher. On trouve enfin le château. Passage en rase-mottes pour lancer le message lesté qui tombe devant le perron. On repasse à nouveau pour voir s’ils l’ont ramassé, on nous fait signe du sol qu’ils l’ont trouvé. Ça gaze.

Cap sur le terrain.                

Je demande à Le Corre « ça va ? »  Pas de réponse. Je renouvelle ma demande, toujours pas de réponse. Je me retourne et regarde dans la glace du côté, je le vois en train de lever son casque et de se dégrafer. Tant mieux il n’est ni mort ni évanoui. Coup d’œil sur les thermomètres d’huile. Ah ! ça je m’en doutais ! Le moteur gauche commence à chauffer. Je réduis pour éviter la carafe en campagne.               

Voici la Seine. Un taxi à droite ! Merde ! un Heinkel, je plonge en rase-mottes.

Il passe sa route et rentre chez lui, m’a-t-il dédaigné ? Ne m’a-t-il pas vu ? Ou hésite-t-il avant de m’attaquer ? 

Ah ! voici la route ! Le patelin ! Le P.C. du pitaine . Je passe sur les toits en rasant les cheminées, je dégage en balançant les ailes. Les copains ont compris que je rentre. Je fais ma prise de terrain. Je change de pas, j’ouvre mes volets.

La terre monte vers moi à 160 à l’heure. Voici le sol. Je tire doucement sur le manche. Pourvu que je n’ai pas un pneu de crevé.

Un choc sourd, ça y est, je roule maintenant dans l’herbe verte du jeune blé. Coups de frein. Cheval de bois pour placer l’avion. Les mécanos accourent, j’étouffe. Je coupe les moulins. Les hélices se calent. Le tintamarre des moteurs s’est tu. Je n’entends plus que le vent dans les arbres. J’ouvre mon habitacle vitré et je gueule « Dépêchez-vous, Le Corre est blessé ». Tout le monde accourt, on le sort, il a une balle dans la cuisse.  La carlingue a au fond une tache rouge.

Une auto m’emmène avec de Pange au pré. Je m’occupe du taxi, des parachutes. Je touche mes fesses, pas de sang. Pourtant la douleur est cuisante. Je m’en vais doucement. Je me sens revivre. Heureux. Il fait si bon. Soudain je pars d’un rire nerveux : « ah : les vaches, je les ai eus ». 

On rit tous dans la bagnole. J’arrive au P.C. On me sert à la popote des officiers un bon Pernod. Le pitaine me félicite :  « Vous avez fait une très belle mission ».

 

Il y avait onze balles dans le taxi. Celle qui m’avait touché avait rencontré la carcasse du siège, s’était écrasé mais son noyau perforant avait traversé le siège et la fesse. Il y avait des trous dans tous les sens. Preuve évidente que l’on m’avait tiré du fond de la vallée.

Je l’avais échappé belle ; Ma blessure n’était pas grave. Le morceau d’acier devait sortir deux jours plus tard. 

 Pierre Mazières effectue sa dernière de guerre le 14 Juin 1940, au Nord de la Loire, sur Potez 63-11. En voici le récit :   

« La dernière mission que j’ai faite s’est effectuée le 14 juin 1940. L’équipage était ainsi composé : 

Lieutenant Lassègues observateur, Sergent Grosjean mitrailleur et moi pilote.

Nous sommes à La Colombe, petit patelin situé au nord de la Loire. A midi je suis en train de déjeuner et je m’apprête à attaquer une portion de Roquefort lorsque le capitaine Prat s’amène et dit : « Mazières et Grosjean dépêchez-vous, vous partez de suite ».

Je laisse le fromage, l’appétit coupé par une nouvelle aussi brusque. Je bois un grand coup de rouge et je vais me préparer. Je prends le taxi que j’ai eu le 9 juin, le moteur est réparé mais les trous du fuselage et des ailes ne sont pas bouchés ; les mécanos ont dessiné autour de chacun une petite croix gammée. 

Lassègues arrive, m’explique la mission. Chercher les boches sur deux axes. Un nord-ouest et l’autre plein nord jusqu’à Dreux. Retour au terrain, pas de message lesté à lancer. Je note sur un papier les divers caps à suivre.

Les moteurs tournent, je règle les hélices, un point fixe au poil ! un dernier geste d’au revoir. J’arme mes mitrailleuses si je vois les boches, j’espère bien leur envoyer encore une giclée.

Je débraye le limiteur, je mets la sauce progressivement et d’un seul coup je tire les manettes à fond. Le taxi prend de la vitesse, décolle. Je passe au grand pas, je rentre le train, un passage en rase-mottes et cap sur Châteaudun, pleine de monde.

Le plafond est à 800 mètres mais une légère brume voile le sol. Nous descendons à 100 mètres pour observer. Voilà la route qui est notre axe. Je la survole en zigzags. 

Lassègues ne se reconnaît pas. « Je crois que nous sommes paumés ». Nous faisons demi-tour. 

Voilà à nouveau Châteaudun, un tour de ville et nous survolons la route, la bonne route cette fois.

La route est calme, à part quelques réfugiés qui se cachent dans les foins en entendant le bruit du taxi. Nous arrivons au terminus de l’axe. Rien à signaler. 

Je fais demi-tour. Je reprends l’autre axe, le dernier. Je surveille le ciel, la terre, les moteurs. Je descends plus bas. Régime 2 300 tours, régime de balade. Rien sur la route. 

Voici là-bas Dreux dans le fond, encore 4 ou 5 kilomètres et nous rentrons. Si seulement je pouvais faire un carton, j’ai une revanche à prendre. Tiens le ciel se découvre. Un grand trou bleu est sur Dreux. Je lève la tête et j’aperçois, devant et au-dessus de moi, neuf Dornier qui se radinent doucement, ils doivent aller bombarder par-là. Je ne dis rien et surveille le ciel. Les Dornier ne sont pas dangereux mais sont-ils accompagnés ou non par la chasse, voilà le hic ! Qu’est-ce que c’est ? le Dornier de droite se détache, dans ma direction, zigzague, pique vers moi. Il veut m’attaquer ! Mais il est fou ce type-là ! Je suis mieux armé que lui et plus maniable. Ouvrons l’œil. 

Voilà qui est franchement mauvais : dans le trou bleu des silhouettes apparaissent qui grossissent à vue d’œil et ils piquent dans tous les sens. Des Messerschmitt. Ah ! les vaches ! Ça je m’en doutais ! J’en compte une dizaine qui piquent vers moi. 

Oh ! Mais l’attaque se précise ! et si je profitais de la mauvaise visibilité pour envoyer une giclée à l’un d’eux ?  Gaffe ! les voilà qui se préparent à attaquer en patrouille ! Merci mais ils sont trop. Douze contre un. Soixante-douze mitrailleuses contre huit. Le combat est trop inégal et l’on ne m’a pas donné d’ordre pour attaquer. Ils se rapprochent de nous. Tant pis. Je gueule à Grosjean : le Dornier. Je vire en piquant, semi renversement. Je redresse en rase-mottes et je fonce plein sud. Lassègues tourne le cou dans tous les sens pour les apercevoir. Je vole à un mètre du sol, régime 2300, plus, ça serait dangereux. Grosjean me dit : « les méchants nous ont vus ». Les méchants ce sont les Messerschmitt. Je lui dis « surveille les et préviens moi s’ils se rapprochent trop ». 

Je tire mes manettes à fond et je vire en rase-mottes : 360 kmh en rase-mottes, c’est du sport. Si c’était en temps de paix, je ne couperai pas à 15 jours d’arrêt de rigueur. 

Je plonge derrière les croupes, je me défile derrière les rangées d’arbres, cette mauvaise visibilité est un atout pour moi.

Parfois Grosjean me dit « ils nous ont perdu ». Tant mieux. Loin des yeux, près du cœur. Mais où sommes-nous ? ah ! voilà la route qui mène à Châteaudun ; 

Voici le terrain. Manœuvre d’atterrissage. Je passe sur les arbres. Mais je suis trop vite, après quelques mètres de palier, je m’en aperçois, je remets la sauce, un tour de piste de mieux. Je repasse sur les arbres à les frôler ; je tire sur le manche, un bruit sourd, j’ai touché le sol. Je roule. Un coup de frein et au moteur, je retrouve les copains.

« Nous avons encore eu chaud aujourd’hui ». Je coupe. Qu’est-ce qu’il fait bon. J’ai tout éteint. Le capitaine est là. On discute le coup. Ce devait être ma dernière mission ».

 

 

Puis, le GAO 456 évacue progressivement vers le Sud : le 15 Juin, il est à Chavannes dans le Cher, le 17 à Limoges, le 18 Agen, le 19 aux Eyzies (Dordogne), enfin le 21 les avions se posent à Pau et le GAO est cantonné à Lestelle Betharam, près de Tarbes, jusqu’à sa dissolution, le 14 juillet 1940. 

Pour Pierre Mazières, c’est une longue période d’inactivité aérienne forcée. Il va travailler à La Londe, dans la propriété Potez. 

Deux enfants naissent pendant cette période: un garçon, Michel, en 1943 et une fille, Claudine, en 1944 (photo 28) .

En 1943, il entre en résistance et devient agent de liaison. Lorsque le Sud-Ouest de la France est libéré à l’été 1944, il se présente spontanément à l’un de ses anciens chefs, le Commandant Saget qui est en train de mettre sur pied un groupe constitué de Junkers88 récupérés. En effet, les usines de Saint Martin du Touch à Toulouse (où les Dewoitine 520 étaient assemblés) effectuaient la maintenance et de la réparation de Junkers88 pour le compte de l’occupant. En partant, ce dernier a abandonné de nombreux avions et un stock de pièces détachées. 

L’armée de l’air Française se reconstitue alors comme elle le peut, avec ces matériels repris à l’ennemi : le « groupe Doret » va voler avec des Dewoitine 520 (photo 29) et le « groupe Dor » avec des Junkers88 (photo 30). 

Pierre Mazières n’a pas piloté depuis 4 ans. Peu importe, l’heure est au combat. Il fait partie de ces pilotes qui veulent reprendre le combat coûte que coûte, et on lui confie un Junkers88 repeint aux couleurs françaises. 

Le 13 Novembre 1944, il n’a volé que 3 heures depuis la libération. Il s’apprête à décoller de Blagnac avec un Junkers88, le N°6, quand l’accident survient (photo 31). 

 

En voici le récit, extrait de l’ouvrage de Pierre Dumollard « Junkers88 et 188 français » :

 

« Le lundi 13 novembre, trois avions devaient se rendre ensemble à Cognac Châteaubernard : le n°2 du commandant Dor pour une mission photo, le n°5 du commandant Saget pour une liaison avec l’État-major du colonel Adeline, et le n°6 du capitaine Oberty afin de recevoir ses instructions et poursuivre sa mission sur Royan. 

Les trois avions furent mis en route à 10h 40 ; les n°2 et 5 se rendaient déjà sur la ligne d’envol, lorsque que le n°6 coupa son moteur gauche : une patte d’attache du capot était mal fixée et provoquait des vibrations. 

Après un petit resserrage, il remit en route puis rejoignit les deux autres. Le décollage s’effectua face à l’ouest, dans l’ordre 2, 5 et 6. 

Le commandant Dor, qui avait déjà viré de 180° et était rejoint par le suivant, aperçut alors le n°6 qui virait de 90° en direction des avions de tête, environ 50 mètres en contrebas. Il le perdit ensuite de vu en prenant le cap de Cognac, et remarqua peu après une haute colonne de fumée noire sur Colomiers. Pensant aussitôt à l’accident, il se dirigea vers elle et constata que l’avion brûlait au sol. Dor et Saget rentrèrent aussitôt. 

Déjà, les premiers secours se dirigeaient vers le lieu de la chute, sans aucun espoir d’ailleurs. Il était 11h 00. Les corps des quatre membres de l’équipage, le capitaine Oberty, les adjudants Galland et Nicol, et le sergent-chef Mazières, furent dégagés entre midi et une heure. 

L’avion semblait avoir piqué en virage à gauche, avoir touché le sol avec l’extrémité gauche de son plan fixe, puis avec le moteur comme l’indiquaient les traces d’hélices ; il était entré dans le mur d’une propriété dont il avait détruit partiellement une grange et s’était éparpillé dans le petit parc. 

Le groupe déplorait ses premiers morts en service aérien commandé." 

 

Dans son carnet, Pierre Mazières avait écrit : 

« j’ai espoir qu’un de ces jours je pourrai voler à nouveau, jusqu’à ce que je disparaisse dans un accident, la seule mort que je désire parce que mourir dans un lit, c’est moche ».

Lors de ses obsèques à Colomiers, son épouse demande qu’une pièce de son avion soit mise dans sa tombe. 

Et par décret du 22 février 1945, Pierre Mazières est décoré de la médaille militaire à titre posthume.

 

 

65 ans plus tard,  une exposition consacrée au JU88 N°6,  l’avion de Pierre Mazières 

Afin de mettre en valeur les découvertes faites en 2010, une exposition dédiée au JU88 N°6 a été mise sur pied au musée Aeroscopia à Blagnac (photo 32). 

Dans l’ilot « archéologie aéronautique », vous pourrez voir une maquette du JU88 N°6 aux couleurs du Groupe Dor (photo 33), ainsi que les vestiges de cet appareil retrouvés en 2010. L’histoire de Pierre Mazières et de son équipage y est relatée,  vous pourrez aussi y voir son casque et ses lunettes de vol, que sa fille Claudine a aimablement mis à notre disposition (photo 34). 

L’un des vestiges retrouvé est particulièrement émouvant: la montre du tableau de bord, témoin du temps qui s’est arrêté le 13 novembre 1944 pour ce courageux équipage (photo 35).

Un pilote, mais aussi un artiste. 

Pierre Mazières n’était pas seulement un pilote courageux : c’était aussi un talentueux dessinateur qui se consacrait à sa passion, les avions. Ses dessins sont autant de témoignages de la vie aéronautique de la fin des années 30’s : on y voit des Bloch 160, Potez 63, Bréguet 693, Latécoère 301, etc.. 

Ces dessins ( dessins 36) ont été scannés et sont visibles sur l’Ipad en libre-service dans Aeroscopia, ainsi que son album photo.   

 

Gilles Collaveri 

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Remerciements : Claudine Mazières, la fille de Pierre Mazières  qui nous a offert non seulement les objets de son père mais aussi son amitié, Paul Petit qui est à l’origine de notre démarche, Jose Fournier pour son analyse détaillée et précise des documents de Pierre Mazières, François Delassalle et son épouse, et la famille Begni Calvet.