AUBE SANGLANTE

AUBE SANGLANTE

00 Titre Do217 Payrac BIG

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10 Juin 1944. Au Nord de Cahors, le jour se lève. Le climat est très tendu dans le Lot. Les colonnes allemandes remontent vers le Nord, pour repousser les flottes alliées qui ont débarqué en Normandie quelques jours plus tôt. Sur leur chemin, les troupes allemandes sont régulièrement harcelées par les FTP (Francs Tireurs Partisans = la résistance) et les représailles s’ensuivent systématiquement. Le 8 juin : 99 pendus à Tulle. Le 10 juin : une trentaine de résistants sont exécutés dans la ferme de Gabaudet. Les accrochages sont quasi quotidiens et l’atmosphère est extrêmement tendue dans la région.
C’est justement ce jour là, le 10 Juin 1944 que la division « Das Reich » massacre les habitants d’Oradour sur Glane : 642 morts.
Au petit matin, alors que le jour se lève, les habitants d’un petit village entendent un bruit de moteur d’avion. A cette heure matinale, il fait presque jour et un grand nombre d’habitants de la région sont réveillés. Ils voient un avion tourner, ses moteurs ont des ratés, il sort son train d’atterrissage, puis des parachutes se déploient. L’avion – sans doute laissé à lui-même – monte, descend, tourne, passe même en rase mottes au ras de certains toits, et il s’écrase dans une combe inhabitée, sans prendre feu.
Ce bombardier lourd est un Dornier 217 (0) qui a décollé quelques heures plus tôt de Toulouse Francazal (1). Il appartient à l’escadrille KG 100 (2) à et il porte le Numéro (« WerkNummer ») 723052. C’est un modèle très récent, de type M11, avec une envergure agrandie et il eut emmener une bombe volante téléguidée de type Henschel 293 ou Fritz X (3).

1 Do217 K3 & A2
2 FORMATION
3 bombe volante de type FRITZ X

Il fait partie d’une vague de bombardiers constituée de Heinkel 177 et de Dornier 217, qui ont lâché des bombes volantes sur la flotte alliée au large de Barfleur. Cette attaque a rencontré un certain succès puisque plusieurs bateaux alliés ont été touchés : le USS Charles Morgan (4) a été percuté de plein fouet par un missile. Mais ce succès est chèrement payé : 6 avions ne sont pas rentrés.

4 USS CHARLES MORGAN

A bord de ce Dornier217, 4 membres d’équipage (5) : le pilote Heinrich Kirchhoff (31 ans), l’observateur Hellmut Schäfer (6) (23 ans), le mitrailleur Ernst-Günther Bischoff (21 ans) et un quatrième homme dont le nom nous est inconnu.

5 un pilote de Do217K
6 Hellmut Schaffer 1941

Au petit jour, ce Dornier 217 est à court de carburant. D’après les archives allemandes, il a été touché par la DCA allemande la « FLAK », cf le rapport de mission le « NVM » Namemliches Verlustmeldung) (7 & 8).

7 NVM 1
8 NVM 2

Les quatre hommes ont choisi de sauter en parachute, car leurs chances de survie sont meilleures que s’ils tentent de poser l’avion dans une semi obscurité et dans un relief vallonné.
L’avion, laissé à lui-même, monte, descend, frôle des bâtiments, puis s’écrase à l’entrée d’une petite vallée: une aile accroche le sol, et s’arrache, l’avion continue sa course, la deuxième aile s’arrache ensuite, puis le fuselage termine quasiment à plat, à flanc de coteau, fauchant les arbres sur son passage et faisant une trouée dans la forêt. Les moteurs, plus lourds, continuent sur leur élan et poursuivent leur course jusqu’au fond de la combe.
Les quatre hommes d’équipage eux se posent sans encombre. Ils laissent leurs parachutes accrochés aux arbres. Mais les résistants ont été alertés par le bruit des moteurs et ils les attendent. Les aviateurs n’ont pas de chance : ils se sont posés en particulier au milieu de français réfractaires au STO (travail forcé en Allemagne). Ces derniers ne veulent pas finir comme les résistants massacrés à la ferme de Gabaudet la veille (une trentaine de résistants ont été exécutés par la division « Das Reich »); Les navigants allemands sont tombés sur l’équivalent d’un nid de guêpe pour eux. Les deux premiers sont capturés l’un après l’autre, exécutés sur le champ et sommairement enterrés. Le troisième est abattu alors qu’il essayait de traverser la Dordogne : Une action cruelle qui s’explique par le climat terrible qui règne en ce jour du 10 Juin.
Le quatrième homme, ayant sans doute entendu les coups de feu, réussit à se cacher et s’enfuit. Il arrive dans la matinée dans un village quelques kilomètres plus au Nord. Là, les habitants le voient passer, en combinaison de vol, avec son serre tête, des cartes à la main. Arrivé devant la mairie, il tire une fusée rouge (les navigants allemands avaient sur eux un pistolet lance fusée pour se faire repérer) et il est récupéré un peu plus tard par les troupes allemandes.
Quelques heures après le crash, un jeune réfugié originaire de la Gironde visite l’épave de l‘avion et découvre les documents de bord qu’il remet à la résistance. Ces documents révèlent que l’avion était basé à Toulouse Francazal, qu’il avait largué ses bombes volantes en Normandie et qu’il rentrait sur sa base.
Quelques jours après ce fait de guerre tragique, une colonne allemande arrive sur place pour essayer de retrouver les aviateurs disparus, et collecter des renseignements. Ils occupent le village et arrêtent plusieurs jeunes qu’ils gardent en otage toute une nuit. Des négociations se déroulent avec les résistants. Les corps de deux des trois navigants disparus, le pilote Heinrich Kirschhoff et l’observateur Hellmut Schäfer , sont finalement récupérés, et les otages libérés. Leurs dépouilles seront enterrées au cimetière de Talence près de Bordeaux. Le corps du radio Ernst-Günther Bischoff , sera lui retrouvé quelques années après la guerre, et exhumé en présence d’une délégation allemande.
Puis, en 1962, les trois corps seront ré enterrés dans le cimetière de Berneuil où une grande partie des soldats allemands tués en France sont inhumés.
Localement, la peur des premiers jours passée, l’épave de l’avion devient une attraction. Tous les habitants des environs viennent la voir, l’explorent, récupèrent des pièces, des gamins mettent le feu à un reste d’essence subsistant au fond des réservoirs.
Plus tard, un tracteur viendra récupérer les moteurs : au prix de la ferraille, l’opération est rentable.
Pendant des années, les arbres étêtés seront visibles dans la forêt, jusqu’à ce que la végétation reprenne progressivement ses droits.
Lentement désossé, ce qui reste du Dornier 217 sombre dans l’oubli.
76 ans plus tard : la recherche.
En 2021, un témoignage déclenche notre recherche. René, un habitant du village, nous appelle et nous décrit en détail le crash de l’avion, il avait 14 ans en 1944 et se remémore de nombreux détails.
De fil en aiguille, nous découvrons une très belle photo (9) du plan fixe vertical gauche de l’avion de l’avion, prise peu de temps après le crash. Cette dérive est une information précieuse sur l’appareil: la forme de ce plan fixe nous indique que nous avons affaire soit à un Junkers188, soit à un Dornier 217.

9 Derive

Le maire du village a déjà effectué une recherche sur cet avion et a écrit plusieurs pages dans un ouvrage publié localement. Il est contacté et nous décidons conjointement de lancer une enquête approfondie.
Le maire se lance un vaste travail d’enquête dans la région et il interview de très nombreux témoins, tous très âgés. Il effectue ainsi un immense recueil de témoignages qu’il est grand temps de faire, car les derniers témoins ont en moyenne 90 ans, et le plus âgé a 98 ans. Grâce à ce travail de fond, et même si les témoignages sont parfois un peu divergents, l’histoire de cet avion Allemand commence à se dessiner.
En parallèle, nous lançons une recherche dans les archives, réunissant des informations qui seront recoupées par les résultats de notre enquête sur place.
Finalement, la découverte de pièces sur le terrain permettra de reconstituer le scénario final du Do217 que vous avez lu ci-dessus.
La préparation
Avant de se lancer dans la recherche de pièces sur le terrain, toutes les demandes administratives ont été lancées en amont.
Les témoignages locaux nous ont indiqué d’où venait l’avion, dans quelle direction il allait, et la zone dans laquelle il s’est écrasé. Une photo aérienne prise en 1946 (10) montre clairement la trace que l’avion a laissée dans la forêt quand il s’est écrasé.

10 TRACE DE L’AVION

Nous savons aussi que les moteurs se sont désolidarisés de la voilure, entrainés par leur poids.
Sur place, l’emplacement du crash est donc à peu près connu. La découverte de pièces va confirmer le type avion et le trajet qu’il a suivi avant de s’écraser.
Les pièces parlent
Sur place, une des premières pièces trouvées confirme formellement le type avion : une plaque (11) qui était fixée sur le moteur nous livre « DB603A2 » . « DB » pour Daimler Benz. La documentation technique est formelle. Seul le Dornier 217M11 était équipé du moteur DB603A2. C’était un avion rare, construit à une quarantaine d’exemplaire seulement.

11 PLAQUE MOTEUR

Un recoupement avec les archives nous confirme que le 10 Juin 1944, un Do217M11 de la KG100 a été perdu, le numéro 723052, et que 3 de ses membres d’équipages ont été « abattus par les « terroristes » (le mot « terrorist » était utilisé par l’armée Allemande pour désigner les résistants).
Les pièces découvertes sur site amènent des informations supplémentaires et confirment le scénario décrit plus haut.
Des fragments de l’avion en quantité
Un grand nombre de fragments sont mis au jour (12), de la structure, de la tôle, et certaines pièces sont particulièrement intéressantes :

12 DES PIECES

Les bouteilles d’Oxygène (13) , des composants d’équipements du cockpit confirmant ainsi la localisation du nez de l’avion : l’aiguille du compas de bord (14 et 15), le compteur de munitions du canon de la tourelle supérieure (SZ500) (16 17), des fragments de plexiglass, des plaques comme celle de la pompe à carburant (18), un senseur (19), des étuis de munitions calibre 7,92 (mitrailleuse MG15) et 13 mm (canon MG131) (20)

13 BOUTEILLES D’OXYGEN
14 aiguille du compas
15 compas
16 compteur munitions
17 Compteur munitions Schusszhler 500 SZ500
18 plaque pompe carburant
19 FUEL SENSOR
20 ETUIS DE MUNITION

Une pièce énorme bardée de poulies avec des câbles encore coincés entre les poulies (21): cet équipement guidait les câbles de commandes de vol du fuselage jusqu’aux ailerons ( à l’extrémité des ailes). (22)

21 COMMANDES DE VOL
22 positionnement commandes de vol

Une réutilisation étonnante :
En 1944, l’épave est laissée à elle-même au fond de la combe. Tous les habitants des environs la visitent : certains le jour même du crash, d’autres plus tard. Les villageois prélèvent sur l’avion tout ce qui peut être utilisé, car à la fin de la guerre, tout manque et les matériaux de l’avion vont être réutilisés par les villageois.
En 1944, les enfants sont pieds nus : le caoutchouc des réservoirs d‘essence est découpé pour faire des sandales. La poudre des cartouches est réutilisée pour les cartouches de chasse, mais dans des proportions moindres car la poudre des mitrailleuses du Dornier217 a des propriétés explosives supérieures à celles des cartouches de chasse classique. Un villageois en fait la cruelle expérience en perdant un doigt après que le canon de son fusil de chasse explose : il ignorait cette spécificité et avait rempli complètement une cartouche de chasse avec de la poudre de cartouches de l’avion.
Au fur et à mesure que le temps passe, l’épave disparait.
Mais en 2021, de nombreux vestiges de l’avion sont encore présents dans le village. Voici un chariot (23) fabriqué avec de la structure avion. Là, des supports de gouttière (24) sont taillés dans la tôle en aluminium de l’avion. Plus loin, la porte de la porcherie (25). Enfin, la toiture de cette cabane a réutilisé intensivement l’aluminium du Dornier : cheminée (26), supports de gouttière, trappe d’accès…
Même le garagiste utilise un outillage fabriqué avec des morceaux d’avion pour démonter les dynamos des 2CV !

23 CHARIOT
24 supports de gouttière
25 PORTE PORCHERIE
26 CHEMINEE

Dans un village voisin, toute l’installation électrique d’une maison a été réalisée grâce aux câbles récupérés dans l’épave de l’avion. Le Do217 était rempli de câblages car il lançait des bombes volantes téléguidées.
QUAND L’HISTOIRE CONTINUE
Désireux de partager cette histoire, le maire organise une conférence sur « l’avion de la commune ». La salle est pleine, le succès est réel et le bouche à oreille fonctionne. Le lendemain, il est contacté par l’habitant d’un village voisin : « en effectuant une rénovation il y a quelques années, nous avons trouvé ceci, enterré dans la cave: » c’est une mitrailleuse MG131 (27), provenant très certainement du Dornier217. Elle est en mauvais état, attaquée par la corrosion, et elle ne présente plus aucun danger mais elle sera un témoignage parlant pour les générations futures.

27 MG 131

SAUVE DE L’OUBLI
Ce fait de guerre tragique a pu être reconstitué grâce :
– au recueil de témoignages auprès de témoins âgé : une vraie course contre le temps menée par le maire du village pour interviewer les spectateurs de ce drame (souvent âgés de plus de 90 ans) et retranscrire leur témoignage. L’un d’entre eux est d’ailleurs décédé peu après son interview.
– A la prospection sur le terrain mettant au jour des pièces de l’avion. Leur découverte a permis de compléter, de valider, et de préciser ce qui s’est passé ce 10 Juin 1944.
– A un travail d’équipe extraordinaire qui fut le catalyseur de cette recherche, alliant les compétences, la coopération, l’amitié, et l’amour de l’histoire, ce qui nous permet de partager ce récit avec vous.

Gilles.collaveri@hotmail.fr
https://aerocherche.fr/

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