Qui se souvient de Georges Payan ?

Le 6 novembre 1924 Georges Payan disparaissait dans l’accident de son Breguet XIV. L’association Aérocherche part sur les traces d’un pionnier de l’aviation postale et de son avion.
Le 6 novembre 1924, en fin de matinée, Georges Payan décolle de Perpignan vers Marseille avec le Breguet XIV immatriculé F-AFBD. Le temps est couvert, la visibilité mauvaise.
Georges Payan n’aurait pas dû être à bord de cet avion ce jour-là. Son neveu Maxime Hôpital explique pourquoi dans un courrier daté de 1981 : «Chef de l’aéroplace de Perpignan, mon oncle reçut le 6 Novembre 1924 le courrier d’Afrique qu’il avait pour charge de faire parvenir au terminal de Marseille. Le pilote qui devait prendre le « zinc » étant malade, il en nomma un autre qui refusa de partir tellement le plafond était bas. Mon oncle se mit donc aux commandes et décolla en pleine purée de pois »;
UN BRUIT DE MOTEUR PUIS UN FRACAS
Le Breguet XIV décolle sans problème mais un peu plus tard, sur les contreforts des Cévennes, les habitants d’un petit village entendent un bruit de moteur, puis un bruit sourd. Le Breguet XIV F-AFBD vient de s’écraser contre des contreforts rocheux. Vraisemblablement égaré dans le mauvais temps, il a percuté une colline, éloignée de la mer d’une quarantaine de kilomètres seulement, soit une dizaine de minutes de vol.
Georges Payan a sans doute suivi le littoral, et a rencontré un épisode cévenol (Lorsque les courants d’air chauds et humides venant de Méditerranée et ceux froids venant du nord se rencontrent, ils se traduisant par des vents du sud violents pouvant être accompagnés de pluies diluviennes ainsi que de grosses dépressions) qui l’a tragiquement dévié de sa route.
Georges Payan est tué sur le coup et le contenu postal de l’avion répandu autour de l’épave. Rapidement, une équipe monte sur site et le courrier récupérable est acheminé. Le sous-préfet en personne va examiner l’épave. Georges Payan est enterré quelques jours plus tard à Nîmes en présence de Pierre Georges Latécoère qui s’est déplacé en personne.
Mermoz qui était arrivé aux lignes aériennes Latécoère quelques semaines plus tôt mentionne cet accident dans son journal (9):
6 novembre :
Convoyage d’une limousine à Francazal.
8 heures : accident du courrier Marseille – Perpignan (dans la brume, accroche une montagne). Jeune pilote Lemonnier blessé. Sans passager.
12 heures : accident du courrier Perpignan – Marseille (dans la brume, rentre, percutant dans une montagne 30 km nord Béziers). Vieux pilote Payan tué.
La presse se fait largement l’écho de cet accident, l’épave fait l’objet de quelques visites, les chasseurs en connaissent l’existence, mais elle reste à flanc de montagne, dans une zone déserte, inhospitalière, au milieu des pierriers et de la végétation sauvage.
UN PILOTE EXPERIMENTE ET COURAGEUX
Georges Payan est un pilote expérimenté et courageux. Fantassin au début de la première guerre mondiale, il se distingue par sa bravoure. Sa citation le décrit comme un « sous-officier brave et courageux – s’est désigné comme volontaire et s’est présenté spontanément pour aller chercher le corps d’un de ses camarades entre les deux lignes malgré les dangers que présentait cette opération». Après avoir été blessé le 7 décembre 1916 à Blaincourt (Oise), il décide de se tourner vers l’aviation : le 14 avril 1917 il est détaché au premier groupement d’aviation de Dijon, puis il est breveté pilote le 11 août (1). Il vole sur de nombreux types d’avions : Caudron G3 (2), Sopwith “Camel”, Salmson, Farman 50, Hanriot D3, Morane et « Spad » (ses carnets de vol ne spécifient pas le type exact de ces deux derniers) (3). En avril 1919, il a cumulé 386 heures de vol, il passe à la Section technique de l’aéronautique, « escadrille des essais en vol » et rajoute une centaine d’heures à son compteur.
Il est ensuite engagé par les lignes Latécoère (4) qui deviendront la « CGEA » Compagnie Générale d’Entreprises Aéronautiques (5) le 2 Avril
Georges Payan fait partie des pionniers dont le nom est indissociable du succès de la CGEA (6). Il est chef d’escale à Casablanca en 1923 (7). Un télégramme reçu du Maroc le 23 Mai 1923 par Pierre Georges Latécoère le cite: « A l’homme, au chef, au bon français, Pierre Latécoère, l’aéroclub du Maroc et la presse du Maroc à l’occasion de la réussite de Casa Dakar et Casa Canaries envoient l’hommage de leur admiration reconnaissante à : Massimi, Roig, Collet …. Hamm, Vannier, Payan ».
Il n’est pas inutile de rappeler ici qu’après le célèbre vol inaugural Toulouse Casablanca en décembre 1918 avec un Salmson, les lignes de la CGEA se développent dans les années 1920. Elles transportent d’abord du courrier puis, progressivement, des passagers. (8)
Son développement est un vrai succès grâce à la persévérance de Pierre Georges Latécoère, mais il n’est pas sans douleur : les accidents sont monnaie courante car la mécanique est encore fragile, les conditions météo souvent difficiles, et les morts sont nombreux.
En 1924, la CGEA décide de tester le tronçon de ligne Perpignan Marseille. C’est la mission de Georges Payan qui devient le chef d’« Aéroplace » de Perpignan.
Après le Salmson du début, les lignes Latécoère utilisent intensément le Breguet XIV. Ce bombardier né pendant la première guerre mondiale a été fabriqué à plus de 8.000 exemplaires et sa production se poursuit jusqu’en 1926. Mis en service à partir de septembre 1917, il en existe une version bombardier (type B2) et une version avion de reconnaissance A2 que pilote Georges Payan ce 6 novembre. Disponible en grand nombre à la fin du conflit, il est ensuite largement employé pour l’usage civil car c’est un avion simple et efficace pour le transport de courrier ou de passagers.
Bien qu’ayant été utilisé par 27 pays, il n’existe actuellement plus que deux Breguet 14 originaux, l’un au musée de l’Air et de l’Espace au Bourget, le deuxième à Helsinki en Finlande.
UNE REPLIQUE VOLANTE REND HOMMAGE AUX PIONNIERS
Aujourd’hui, une réplique volante du Breguet 14, immatriculée « F-POST » est basée à l’aérodrome de Castelsarrasin-Moissac (11). Cette réplique rend hommage depuis 2003 aux pionniers de la poste aérienne, elle vole de meeting en meeting et effectue des vols à la demande.

ENQUETE LOCALE, ARCHIVES ET RECHERCHE DE LA FAMILLE
Alertée par plusieurs passionnés de l’histoire de l’Aéropostale, notre association Aérocherche a entendu parler du Breguet XIV de Georges Payan. Le centenaire de ce drame approchant, l’idée germe de rappeler à la mémoire ce pilote oublié ;
Une recherche est lancée dans 3 dimensions : une enquête locale avec les interviews des anciens et des chasseurs du village. Etonnamment, les témoignages locaux nous amènent des informations précieuses, même un siècle plus tard. En parallèle des recherches sont lancées dans les archives : livres, documents, cartes, contacts avec les réseaux de passionnés ; Le site « Mémoire des Hommes » par exemple, nous livre ses états de service et nous apprend que Georges Payan a été décoré de la légion d’honneur à titre posthume en 1925. Enfin nous cherchons la famille du pilote. Georges Payan n’a pas eu d’enfants mais sa sœur elle a eu une descendance. Une nouvelle fois, le réseau tant internet qu’amical – souvent les deux – s’avère fructueux. Les petits neveux de Georges Payan sont contactés et nous envoient des photos de leur grand-oncle que nous découvrons avec émerveillement.
Avant de partir sur le terrain, Il est fondamental de rappeler qu’au préalable un long parcours administratif est nécessaire : autorisation du propriétaire de la parcelle, du service archéologique de la DRAC, etc… mais fort de son expérience et de ses références, l’association Aérocherche reçoit rapidement le soutien de la municipalité, des archéologues, et du propriétaire du terrain. Nous regroupons autour de nous une équipe de volontaires, notamment des habitants du village.
Le découragement lorsque soudain…
Lorsque nous partons à la recherche des vestiges de cet avion, nous savons que nous cherchons une aiguille dans une botte de foin. Retrouver les vestiges d’un avion construit en grande partie en bois et toile dans des hectares de garrigue relèverait du miracle. Nous avons deux grandes zones à explorer et surtout, nous sommes dans un environnement de pierriers et de végétation très dense. La recherche s’annonce ardue. Après des heures d’exploration sans résultat, un certain découragement commence à poindre lorsque soudain, Tanya, la seule femme membre de l’expédition, nous appelle : « regardez, j’ai trouvé un ressort ». Elle le ramasse, elle se retourne et une vision saisissante s’offre à elle : le moteur complet (13) est devant elle.
Un peu plus haut, la structure de l’avion est là (14), avec de nombreuses pièces. Des tendeurs, des raidisseurs, la barre du train d’atterrissage (15 & 16), la structure du fuselage : jamais Aérocherche n’a découvert autant de vestiges, aussi anciens et en aussi bon état.
Les pièces découvertes racontent avec précision ce qui s’est passé le 6 novembre 1924 (12). Dans un premier temps, le type de l’avion est confirmé grâce à un marquage sur un tendeur, « 14 A2 B2 » pour Breguet XIV A2 (17).
Ensuite l’ADN de l’avion apparaît : la plaque constructeur révèle le numéro de série « 3362 » (18) . Cet appareil faisait partie d’un lot de 72 Breguet 14 A2 construits en juillet 1918 dans l’usine Breguet de Vélizy. Cet avion fut stocké à Etampes avec 33 autres Breguet 14 A2 avant d’être acheté en septembre 1922 à la Société commerciale des stocks de l’aviation , créée en octobre 1920 et qui avait pour mission de liquider le matériel aérien militaire en excédent. Après révision et transformation à Montaudran, (désarmement – adaptation d’équipements et aménagements techniques – adjonction de coffres sous les ailes inférieures pour le transport des sacs postaux, etc…), ce Breguet fut répertorié par Latécoère comme «Breguet Latécoère type Torpédo” n°204 et reçut son certificat civil de navigabilité Véritas 1008 en janvier 1923 avec l’immatriculation F-AFBD.
En janvier 1923, l’avion fut mis en service par Daurat sur la ligne postale France Maroc, de Toulouse à Casablanca et pour laquelle fut alors créée une bretelle Marseille Perpignan, avec le projet que Marseille devienne seconde tête de ligne. Perpignan devenait à cet effet une aéroplace temporaire permettant de rejoindre la ligne partant de Toulouse. Mais devant les résultats décevants, cette branche fut rapidement fermée.
Un travail de détective
L’analyse des vestiges va nous livrer des informations capitales sur la trajectoire de l’avion (19).

La position des restes de l’avion sur la montagne nous révèle que le Breguet touche la montagne d’abord avec une aile, puis le fuselage continue sur sa lancée et s’écrase dans les pierriers.
Il percute la montagne à pleine vitesse et à trois quarts avant (le moyeu de l’hélice, tordu à 45 °, le met en évidence).
Un incendie violent éclate. Pour preuves : le métal fondu provenant du radiateur est encore figé dans la pierre en 2024 et un manchon de longeron a conservé et protégé des intempéries le bois qui y était enchâssé (20) : ce bois est calciné, preuve qu’un incendie a eu lieu.
Sous la violence du choc, le pilote est instantanément tué. Lors de notre recherche, certains objets personnels émouvants sont mis au jour : une médaille religieuse portant au verso les initiales de son épouse (21), une boucle de bretelle (22), une boucle de ceinture, des boutons pression de sa combinaison de vol (23), une pièce de monnaie espagnole (24) (en allant vers le Maroc le pilote transitait par l’Espagne) et une pièce française, touchants témoins d’une vie qui s’est brutalement arrêtée là.
LE MANCHE A BALAI TORDU PAR LA VIOLENCE DU CHOC
Le manche à balai est retrouvé entier (25) : les poignées ont été tordues par la violence du choc. (26)
Le grand collecteur d’échappement, typique du Breguet XIV est là, intacte, posée à même le sol (27).
Le moteur (28), un Renault V12 Fe de 300 ch est complet à 40% lors de sa découverte (29) : Vilebrequin, chemises sont là.. carter arbre à came et soupapes ont disparu : sans doute brulées, récupérées, ou dispersées.
Par la suite, grâce à la documentation technique, de nombreuses pièces sont identifiées : barre de train d’atterrissage, assise des pieds pour le pilote, pièces de structure du fuselage etc..
UNE CELEBRATION A LA MÉMOIRE DU PILOTE
L’un des principes importants de notre association consiste à valoriser nos découvertes. Pour le centenaire de l’accident, un événement à la mémoire du pilote est organisé (30) conjointement avec l’association de sauvegarde du patrimoine de Cabrerolles et la mairie. Les vestiges de l’avion sont exposés, des panneaux explicatifs affichés, un vol du seul Breguet XIV en état de vol le « F-POST » est organisé mais, hélas, la météo capricieuse l’empêche de venir. Les élus locaux sont invités (31), une stèle est inaugurée avec ses petits neveux mais surtout la famille du pilote (32), la famille Latécoère et la famille Breguet sont réunies, 100 ans après le drame.
Ce volet humain s’avère infiniment gratifiant. Au fur et à mesure que les pièces de l’avion mis au jour nous ont livré des informations, les archives, les documents et les témoignages ont progressivement afflué. Les carnets de vol de Georges Payan sortent des cartons familiaux (cf Encadré) et la famille de Georges Payan redécouvre petit à petit des pans de vie de leur aïeul.
Injustement oublié par l’histoire, alors qu’il a donné sa vie pour que « le courrier passe », ce pionnier de l’aviation postale est rappelé à la mémoire des passionnés d’aviation dont vous, lecteurs, faites partie. Si vous passez entre Cabrerolles et Aygues Vives, n’hésitez pas à vous arrêter devant la stèle à sa mémoire qui a été inaugurée à cette occasion.
Gilles.collaveri@hotmail.fr
remerciements : Olivier Andrieu et la municipalité de Cabrerolles, la famille Lombardi, Eugène Bellet, René Angel (qui nous a quitté en Décembre 2024), Jean Fornal, et tous les Aérochercheurs, Olivier, Bryan, Jean François, Richard, Tanya etc..
Encadré A (début)
Une vie sous pression
Didier Daurat était connu pour exiger le maximum de ses pilotes. Cette page du carnet de vol de Georges Payan le reflète bien: « 16 Juin 1923 : Casablanca Toulouse dans la journée – 14H40 de vol » (utilisant quatre avions différents, comme un relais de poste) dans un Breguet XIV dont le confort était pour le moins spartiate. Vous noterez que Madame Payan était de ce voyage ! Fernande Reymond/Payan racontait volontiers comment elle avait voyagé assise sur des sacs postaux, et qu’elle s’était retrouvée une fois avec son mari, en panne sur une plage, attendant l’avion de dépannage. Les conditions de transport aérien se sont bien améliorées depuis 1924 !
Note : un court métrage a été réalisé sur cette découverte, vous pouvez le visualiser ici :
https://youtu.be/9PMrRRIWdX4
