Enquête sur la disparition d’un « Boston » en 1941
le BB905 ne répond plus
Un décollage dans la nuit en Angleterre, une mission au dessus de la Bretagne puis le silence. Pendant plus de 80 ans, le sort du Boston BB905 et de son équipage resta une énigme. Jusqu’à ce que le sol du Finistère livre ses secrets, ranimant le souvenir d’un équipage.
Par Gilles Collaveri
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7 septembre 1941 au soir, le Douglas « Boston » I (1) serial BB905 décolle pour une mission de nuit.

C’est l’un des six avions du Squadron 23 qui décollent cette nuit-là pour attaquer la Luftwaffe sur le sol français. Le BB905 est un chasseur de nuit faisant partie d’une tranche de 23 Douglas DB-7 livrés à la Royal Air Force en septembre 1940 sous la désignation de « Boston » I. Il est à noter que 181 « Boston » fabriqués aux États-Unis furent convertis dans des dépôts en Angleterre en « Havoc », version d’attaque nocturne, ce qui ne semble pas avoir été le cas du BB905, qui fut néanmoins affecté à une unité spécialisée dans ce genre de mission.
Cette opération du squadron 23 est typique du harcèlement nocturne mené par les Anglais dans les missions dites « Intruder » (2).

Elle consiste à attaquer de nuit les aérodromes allemands pour attaquer les avions en approche ou au décollage (3).

Ces vols longs, périlleux, sont risqués mais peuvent être couronnés de succès. Sur ce type de mission, l’avion emporte un chargement de bombes de 454 Kg A bord du « Boston »
« L’un des meilleurs pilotes du squadron »
(4).

Le pilote Philip Stephen Baddesley Ensor (8 &9) vole avec les Sergents George Oliver (5&6) et Peter Roberts.




Philip Ensor a intégré la RAF en Juin 1939 et a rejoint le Squadron 23 en Mai 1940. Ses objectifs ce soir-là sont les aéroports de la côte Nord de la Bretagne.
Dix jours plus tôt, il a été décoré de la DFC (Distinguished Flying Cross), la citation mentionne qu’il a pris part à de nombreux engagements de nuit contre l’ennemi, et il a à son actif un palmarès impressionnant. La plupart de ses victoires ont été réalisées de nuit (voir tableau A). Mais dans la nuit du 7 au 8 Septembre 1941, la chance va quitter Philip Ensor et son équipage. Que se passe-t-il exactement ? le sort exact de l’avion reste alors mystérieux.
L’avion a disparu
Dans l’ORB (Operation Report Book) (7) du squadron 23, on peut lire «l’avion du F/O (Flight Officer) Ensor quitta Saint Eval pour patrouiller sur Lannion, et fut repéré pour la dernière fois entre les côtes de de Cornouailles et de Bretagne.Plus aucune nouvelle de l’appareil ne fut reçue et le F/O Ensor et son équipage furent finalement déclarés « portés disparus, sans doute abattus ». Le squadron enregistre avec tristesse la perte de cet officier brillant et de son équipage. Le F/O Ensor avait non seulement l’art de mener des missions « intruder » avec un haut degré de perfection, mais il avait aussi par son caractère et sa conduite été une source d’inspiration constante pour tous ceux qui ont été en contact avec lui ». »

La presse anglaise se fait largement l’écho de la disparition de ce pilote talentueux (10) et sans citer son nom de famille, le Daily Telegraph relate de manière émouvante sa disparition.

La journaliste Heelen Kirkpatrick raconte:
« Philip était l’un des meilleurs du squadron. Il n’avait pas son pareil pour survoler de nuit les aérodromes allemands, attendre le retour des avions ennemis, pour fondre sur eux, lâcher ses bombes, leur tirer dessus et repartir. Personne ne savait exactement combien d’avions il avait abattu. Son mitrailleur disait plus de 20 avions mais le nombre exact de ses victoires reste un mystère,
Ses collègues attribuaient ça à sa jeunesse : il avait 21 ans. Pour cette raison, ils émirent des réserves lorsque Phil leur déclara qu’il allait se marier. Les pilotes les plus anciens disaient qu’un pilote marié est moins fougueux, et qu’en conséquence il a plus de risques de se faire abattre.
Mais Phil en avait décidé ainsi et tout le squadron fut présent à mariage le 1er septembre. La femme de Phil était originaire d’un petit village près de la base et tous les soirs, Phil rentrait chez lui après avoir ramené son « Boston », et avoir harcelé les nazis. Chaque nuit, c’est-à-dire cinq nuits après son mariage. La sixième nuit, il fut en retard et à l’aube, ses copains savaient qu’ils ne le reverraient pas revenir. Parfois, de manière étrange, les pilotes revenaient dix jours plus tard, mais là, quinze jours après, ils savaient qu’ils ne le reverraient plus jamais.
Un témoin raconta que peu après la disparition du pilote une nouvelle WAAF (Women Auxiliary Air Force : aide féminine à la base) fut affectée au squadron : elle s’appellait Madame Phil ».
A Sainte Sève, a côté de Morlaix dans le Finistère, le crash de cet avion est connu. Notre association Aérocherche va essayer de comprendre ce qui est arrivé au « Boston » de Philip Ensor. Les témoignages locaux permettent de reconstituer ce qui s’est passé immédiatement après le crash : une chapelle ardente fut dressée (le bâtiment existe toujours aujourd’hui : 11), un immense hommage local fut rendu à cet équipage (12) et les trois corps recouverts de fleurs par les habitants des environs (13 & 14).




L’occupant allemand, très énervé devant l’afflux ces témoignages, enleva rapidement les corps pour les enterrer au cimetière de Kerfautras à Brest
la trajectoire de l’avion reconstituée
Avant de chercher des pièces de ce Boston, les autorisations adéquates sont préalablement obtenues : celle des archéologues de la Direction Régionale des Arts et de la Cuture (la DRAC) et celle des propriétaires du terrain. Cette étape administrative indispensable effectuée, une prospection peut être lancée. Très vite, nous voyons que le site de crash est très localisé (15), et circonscrit à une petite surface .

Des vestiges (16) sont mis au jour : composants d’équipements (17), éléments de batterie (en plomb (18) .



Des étuis (douilles (19) sont découverts.

Leurs marquages confirment la nationalité Anglaise de l’avion. Certains étuis sont percutés, d’autres non. La présence des étuis percutés est capitale : elle prouve que le mitrailleur a tiré et donc que l’avion a attaqué l’aéroport de Morlaix ou qu’il s’est défendu (on aurait pu penser que les d’étuis percutés étaient éjectés après le tir, mais ce n’est pas le cas, les mitrailleuses en cabine étaient dotées de sac en toile au niveau de la fenêtre d’éjection pour récupérer les étuis et éviter que ces derniers roulent sous les pieds des membres d’équipage).
Détail intéressant : Plusieurs pièces de structure sont découvertes avec des traces de peinture verte (20). L’avion était sans doute totalement peint en noir, comme la plupart des « intruders » anglais, mais il est possible que la peinture verte du camouflage initial fut par endroits encore visible.

recueil de témoignages
En mairie de de Sainte Sève, Madame Louise INIZAN, 92 ans, nous rejoint. Elle avait 13 ans lors du crash, elle a vu l’épave en 1941 et elle est catégorique : elle a vu « un grand trou, avec l’avion dedans».
Ce témoignage confirme que l’avion est donc tombé quasiment verticalement, ce qui est cohérent avec nos recherches. Si l’avion avait percuté en tangentant le sol, nous aurions trouvé des débris éparpillés en amont du point de chute, ce qui n’est pas le cas. L’avion s’est donc écrasé quasi verticalement.
En Mairie, une lettre datant de 2004 est découverte : un témoin, le Docteur Merer, évoque « un avion transformé en brasier, qui survole à très basse altitude notre maison à Saint Martin des Champs, avant de s’écraser quelques kilomètres plus loin »
Dans la même lettre : « sur place, un jeune prospecteur de souvenirs bretons, brandissant un bel objet hexagonal rouge et noir, de la taille d’une grosse lampe torche, jusqu’à ce qu’un soldat allemand lui fasse lâcher prise « achtung ! », c’était une bombe au phosphore». L’avion était donc encore chargé de bombes au phosphore lorsqu’il a percuté le sol et il a certainement instantanément explosé et brulé à l’impact.
En examinant la carte, nous voyons trois points géographiques parfaitement alignés mettant en évidence la trajectoire de l’avion. D’abord l’aéroport de Morlaix, l’objectif de l’avion, puis Saint Martin des champs, que l’avion survole en feu et enfin le site de Sainte Sève où l’avion s’écrase.
Les éléments ci-dessus permettent de reconstituer le contexte du crash : l’avion attaque l’aéroport de Morlaix, il est touché (par la DCA ou par un chasseur), ce qui déclenche un feu à bord. Il survole Saint Martin des champs en feu et à basse altitude, vraisemblablement en perdition. Puis quelques kilomètres plus loin, l’avion décroche et s’écrase à plat, soit parce que ses fonctions vitales sont atteintes (par exemple les commandes de vol), soit parce que le pilote a été touché. Enfin comme il a encore son chargement de bombes, l’avion explose et prend feu instantanément, ne laissant aucune chance de survie à l’équipage. Notre démarche s’est avérée positive : aller sur le terrain pour recouper les archives, recueillir les témoignages locaux, puis faire parler des artefacts. Cela nous a permis d’éclaircir un fait de guerre vieux de plus de 80 ans.
la mémoire de l’équipage préservée
Le 30 Août 2024, la commune de Sainte Sève inaugure une stèle dédiée à cet équipage (21) et baptise des rues du nom de chacun des membres d’équipage : le souvenir local est très fort et la mémoire sera ainsi préservée pour les générations futures.

Les descendants des familles sont contactés, informés et ils envoient des témoignages de reconnaissance très émouvants. Un de mes amis m’avait lu un jour cette citation connue, mais tellement vraie : « un soldat meurt deux fois : la première quand il est tué, la deuxième quand il est oublié ». A Saint Sève, Aérocherche a contribué à ranimer le souvenir avion et d’un équipage disparus pour la libération de la France.
Gilles.collaveri@hotmail.fr
Remerciements : Anne Marie Kerviel Maire de Sainte Sève, Yvon Hervé, le service archéologie de la Direction Régionale de l’Art et de la Culture de Bretagne , les propriétaires du terrain où l’avion est tombé, Brenda Kelly, Gildas Saouzenet, Joseph et son équipe, et encore et toujours : l’équipe d’Aérocherche !
ENCADRE :
Encadré A
Palmarès de Philip Ensor (selon les écrits de 1941)
-15 / 16 Octobre 1940 ; un He111 abattu
– 19 / 20 Octobre 1940 ; un He111 endommagé
– 2 / 3 Janvier 1941 : un Heinkel 111 (probable)
– 3 / 4 Mars : un Heinkel 111 à l’aérodrome de Merville
– 11 / 12 mars : un bombardier au sol à Beauvais
– 3 / 4 Mai : un Junkers 88 probable et un He111 au Bourget
– 4 au 5 mai : un Heinkel 111 détruit, et deux endommagés sur Caen
– 7 au 8 mai : un He111 abattu près d’Arras
-10 au 11 mai :un Ju 88 abattu à Beauvais.
Encadré B
Les réseaux sociaux en 1941
En 1941, les médias sont une arme comme les autres, et la propagande fait rage des deux côtés du « channel ». En Angleterre, la BBC interview les pilotes les plus talentueux.
Quelques mois avant le crash, la BBC rend visite à Philip Ensor. En scannant le QR code ci-contre, vous pourrez entendre sa voix : il décrire l’un de ses combats. (VOIR LE QR CODE ) Voici une traduction de ce script:
“Ce soir-là, notre objectif était un aérodrome Nazi près de Bruxelles. Peu après l’avoir identifié, les rampes d’atterrissage s’allumèrent et nous vîmes un bombardier ennemi, feux de position allumés, en approche. Le pilote avait-il été secoué par les tirs défensifs anglais ? le fait est qu’il rata complètement son approche, il était trop long et il dû remettre les gaz. Nous décidâmes que nous allions l’aider à se poser.
Je me rapprochai de lui, et nos deux premiers tirs mirent l’un de ses moteurs en feu. Les flammes illuminèrent l’avion, ce qui nous permis de l’identifier comme un Heinkel 111. Lorsque nous revînmes vers lui, mon mitrailleur arrière tira sur lui trois tirs bien placés, qui achevèrent le travail.
Je pense que le pilote a ensuite grimpé pour que son équipage puisse sauter, car lorsque nous le revîmes, c’était une boule de feu dans le ciel au-dessus de nous.
Tout d’un coup, l’avion en feu tomba et s’écrasa dans un bois de manière terrifiante. Un autre pilote anglais rapporta qu’une demi-heure plus tard, l’avion brulait encore. Je ne sais pas quel dommage cet avion avait fait en Angleterre cette nuit-là, ou combien de civils il avait tué ou mutilé, mais je peux vous dire que mon équipage lui a bien réglé son compte »
Des reportages sont régulièrement diffusés aux actualités et l’activité du Squadron 23 apparait sur un reportage intitulé « night fighters ». Sur les dernières images de ce film
(225) Douglas DB-7 (A-20) Havoc Night Fighters – YouTube
devant le « T » pour Tango, on voit très nettement notre équipage avec d’autres navigants. Vous pourrez y voir George Oliver qui émerge du cockpit, et vous l’observerez à nouveau, à la dernière image du film, en train de tourner la tête vers la droite : il est exactement dans la position dans laquelle il est sur la photo prise devant l’avion. De manière frappante, l’équipage de cet avion malchanceux reprend vie quelques instants devant nos yeux.
