Incroyable epopee d’un pilote Americain

L’incroyable epopee d’un pilote Americain

Avril 2020

Une information parvient à notre association : un chasseur américain s’est posé en 1944 dans un champ, dans un petit village du Béarn: Escos. L’information est surprenante et mérite d’être approfondie. En déroulant ce fil, nous allons dévoiler une histoire humaine étonnante.

ENQUETE SUR LE TERRAIN

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Quand j’appelle le maire, ce dernier confirme: « j’ai entendu parler de cette histoire d’avion, mais je ne sais pas grand-chose, appelez Léon au village, il s’y connait en aviation, il vous renseignera ». Léon est contacté et me donne des détails : « c’est exact, un P-38 Lightning s’est posé dans un champ le 5 Mars 1944, il a fauché des haies, mais le pilote n’a rien eu. Il a essayé – sans succès – de mettre le feu à l’avion et il est parti en courant vers le Gave. Des villageois lui ont conseillé d’éviter le village où il y avait les Allemands. Il a donné son casque à l’un d’entre eux, puis il est parti vers les Pyrénées ».
Cette aventure pique ma curiosité, je vais essayer d’en savoir plus sur ce pilote de P-38.

PAUL MILLER

La force d’Internet me surprendra toujours. Quelques questions sur un forum, des recherches dans les archives, et en quelques semaines, la vie du pilote de ce P-38 prend forme.
Paul Miller est diplômé en 1940 au Pasadena City Jr College Aeroengineering (1), il s’engage en Février 1941 dans l’USAAF à March Field en tant que « aviation cadet ». En Juillet 1940, il gagne ses ailes, il effectue ensuite un stage de huit mois à Stockton Field et il part aux Philippines en Octobre 1941, au sein du 14ème bombing Group.

1 Paul Miller, 21ans USAF Graduation Stockton, California Credit Famille Miller

UNE EVASION AU NEZ ET A LA BARBE DE JAPONAIS

En Janvier 1942 il est dans les Philippines à « del Monte airfield », à Mindanao. La situation est dramatique, les Japonais gagnent du terrain. En Avril, l’aéroport est assiégé. Paul Miller s’y retrouve bloqué, et les B-17 évacuent le personnel au compte-gouttes (2); Un soir, une anecdote étonnante s’y produit. Un B-17 surchargé se prépare à décoller.

2 B17 19ème Bomber Group DR

Au pied de l’avion moteurs tournant, l’un des passagers, Herbert Wheatley discute avec Paul Miller. Wheatley était le mitrailleur de queue de l’un des B17 qui arrivait à Hawaï lors de l’attaque de Pearl Harbor, et qui s’est posé dans un terrain de golf (2 bis).

2 bis wheatley

Il s’apprête à monter dans le B17 alors que Paul Miller va rester sur place. Wheatley s’adresse à Paul Miller :« mais tu es pilote, toi ? » Paul Miller Acquiesce. Wheatley lui dit alors « prend ma place, je ne suis que mitrailleur, nous avons plus besoin de pilotes que de mitrailleurs». Paul Miller a des scrupules mais l’implacable logique de guerre est là et Wheatley a raison. Paul Miller décolle à bord de ce B-17 qui l’emmène vers la liberté. Ce B-17 a aussi deux passagers célèbres : John Bulkeley, pilote de la vedette « PT Boat », qui a permis à Mac Arthur et sa famille de s’échapper de Corregidor le 11 mars 1942 et le Captain Jesus Villamor, qui deviendra un des as Philippins les plus connus de la seconde Guerre Mondiale. Le B17 décolle sous les bombes japonaises, et il atteint l’Australie, après un vol de plus de dix heures, sur trois moteurs.
Un an plus tard, sur une base en Californie, Paul Miller croise par hasard H.Wheatley . Ils tombent dans les bras l’un de l’autre (2 ter).

2 ter

Ce dernier lui explique comment il s’est s’évadé : « j’ai eu de la chance, trois jours plus tard, un B25 qui partait a pu m’emmener ». Wheatley sera décoré de la DFC et de la « Silver star » avec feuilles de chêne.

PLUS DE 90 MISSIONS DANS LE PACIFIQUE

Sur le front Pacifique, Paul Miller continue ses missions. Il en effectue 92 en 1941 et 1942, soit 225 heures de combat. Il vole sur P-39 Airacobra en Papouasie Nouvelle Guinée (3), avec les 35éme et 36 ème Fighter squadrons «les panthères noires» jusqu’en Novembre 1942.

3 devant un P-39 DR

Il est basé successivement à 7mile Drone (près de Port Moresby) et Milne bay. Il participe à de nombreux combats contre les japonais. Le 28 Mai 1942, par exemple, il affronte 20 zeros au dessus de Port Moresby. Le 1er Juin avec 13 Airacobras, il attaque 18 bombardiers escortés de 9 zeros. Le 22 juillet, il strafe Buna, en Nouvelle Guinée.
Lors de ces combats, il est abattu deux fois, mais il réussit à chaque fois à revenir à la base.

CONVERSION SUR P-38 LIGHTNING

Il quitte les Philippines en Novembre 1942 et entame en 1943 au Texas un stage de transformation sur P-38 et de vol aux instruments. Ils sont de nombreux jeunes pilotes américains (4 & 5) à se préparer et à apprendre à voler sur Lightning (6) ; un entrainement intense (7) et fatiguant (8).

Les vols à deux sur P38 (9) sont monnaie courante : pour l’instruction ou… pour emmener sa fiancée (10 11 12) ! Paul Miller se marie en Janvier 1943 et une fille nait en Mars 1944.

LE FRONT EUROPEEN

En février 1944, Paul Miller arrive sur le front Européen (15a).

15a prêt à partir au combat Credit Miller

C’est lors de sa troisième mission que la chance l’abandonne; Le 5 mars 1944, il décolle de Honington au Sud Est de Londres avec P-38 portant le numéro de série 42-67745 (15b).

15b le P-38J_42-67745 profil de Vincent Dhorne

La 8ème Air Force vient de lancer la mission 248 : 219 B-24 Liberators escortés de 34 P-38 lightnings et 185 P-47 Thunderbolts attaquent Mont de Marsan et Bordeaux. Mais la Luftwaffe veille ; Les FW190 de la JGr.Ost décollent de leur base. Un combat furieux a lieu dans le Sud-Ouest d la France. Lors de celui-ci, un pilote américain qui va devenir célèbre se retrouve au bout de son parachute: Chuck Yeager (voir FANA N°575 Octobre 2017). Le futur Général s’en sortira indemne et traversera les Pyrénées dans des circonstances très difficiles pour mener ensuite une carrière extraordinaire.
Paul Miller affronte lui aussi les FW190 et il est légèrement blessé, il a de éclats de plexiglass dans le cou. Sur le chemin du retour, au niveau d‘Angoulême, il réalise que son réservoir gauche a été touché, et qu’il n’a plus assez de carburant pour rentrer en Angleterre. En accord avec son chef d’escadrille, Mark Shipmann, il fait demi-tour. Son objectif, l’Espagne ; Il sait que s’il l’atteint il sera extradé vers l’Angleterre.
Longtemps poursuivi par des FW190 qu’il réussit à semer, il poursuit son vol vers le Sud pendant 25 minutes (15 bis MACR extract).

ATTERRISSAGE FORCE AU PAYS BASQUE

Alors qu’il entrevoit le but – les Pyrénées sont devant lui – ses moteurs s’arrêtent. En panne de carburant au-dessus du Béarn, il doit atterrir où il peut. Train rentré, il se pose sur un champ plat, en passant à travers quatre haies. En fin de course l’avion bascule lentement sur le nez, mais retombe à plat. Paul Miller est sauf. (16) Il détruit le système IFF, échoue à mettre le feu à son P-38, et s’enfuit en courant le long de la rivière qui borde le champ, alors que les habitants du village accourent voir cet avion extraordinaire qui vient de se poser dans leur campagne.

16 le P-38 de Paul Miller devait ressembler à celui ci USAF

L’EVASION

A ce stade, son parcours exact a pu être reconstitué grâce à un recoupement entre son récit (l’« escape report ») et les témoignages locaux, avec en particulier le récit du passeur qui lui fera passer les Pyrénées (*).
Alors que les patrouilles allemandes le recherchent activement, il et caché, abrité, nourri par les habitants de la région (17).

17a une ferme au pays basque sur les traces de Paul Miller.

5 jours après son atterrissage, il réussit à traverser les Pyrénées dans des conditions extrêmes (17 bis).

17bis la route suivie par Paul Miller credit R. Prime

Avec Martin Gaztanaga, son jeune passeur, ils frôlent la catastrophe car la neige et le blizzard sont terribles et ils sont à deux doigts de périr de froid. A son arrivée en Espagne il souffre de gelures mais il est sauf : il donne sa montre à Martin, le jeune basque qui l’a emmené vers la liberté.
Paul Miller arrive finalement en Angleterre le 18 Avril 1944.

LA COREE

Après la seconde guerre mondiale, Paul Miller continue sa carrière dans l’US Air Force. Il complète sa formation de pilote («Weather Off Course » à Chanute Air Force Base »). En 1950, il vole en Corée sur F-80 et participe à des attaques de convois terrestres Nord Coréens (18).

18 en Corée Credit Miller

Le 27 Juin 1950, par exemple, Paul Miller fait partie d’un groupe de 4 F-80 qui décolle de Itazuke qui (cf le rapport de mission) «attaquent des camions et tanks camouflés sur le bord de la route. Un tank et 6 camions sont estimés détruits. Un F80 reçoit des tirs d’armes légères dans l’aile droite, rendant le tube pitot inopérant, plus d’indication de vitesse, le F80 touché se pose sur une autre base que Itazuké ».
Il fait un séjour en Alaska entre 1953 et 1955 (19).

19 les médailles et grades de Paul Miller credit Miller

En fin de carrière, il est impliqué dans des programmes spéciaux, en particulier les missiles guidées mais les archives ne sont pas loquaces sur cette période (A dessein ?).
Il est au Japon entre 1961 et 1964 et il prend sa retraite en 1965. Il décède à Hawaï en 1995. Il a alors avec le grade de Lieutenant Colonel.

SUR LES TRACES DE SON PERE

Lorsque ses enfants sont contactés en 2020, une correspondance intense s’instaure et je leur pose la question : « que savez-vous de la carrière de votre père ? ». La réponse est unanime : « quasiment rien, notre père ne nous parlait pas de cette époque de sa vie ». C’est donc notre association qui dévoile aux enfants de Paul Miller les détails du périple de leur père. Ils sont stupéfaits et les échanges sont chargés d’émotion et très gratifiants.
L’un de ses fils, John, décide de venir voir où son père s’est posé. Il commence son voyage en Angleterre, où il visite la base d’Honington (20 a b c) d’où Paul Miller a décollé avec son P-38 le 5 Mars 1944.

Le jour suivant à Duxford (21 a b c )lui permet de sentir l’ambiance d’une base alliée de la seconde guerre mondiale.

En France, John Miller est reçu par Léon (22a) qui lui raconte comment l’arrivée du P-38 a confirmé son désir d’être pilote (voir plus bas). John Miller voit le champ où le P-38 s’est posé (22b), la télévision locale FR3 est présente (voir https://www.youtube.com/watch?v=yBriuWpKzHw&list=PLXSKT-6zOKzxoPprkRIZ7RsVkYHoLcIOM&index=1) i est accueilli par madame le maire (22 c) il écoute des témoins âgés de plus de 90 ans raconter comment, un soir, son père Paul Miller a tapé à leur porte, grelottant de froid, avec des habits civils trop courts, et comment il a été abrité et caché (22d). Enfin, il est accueilli par la famille de Martin Gaztanaga.

79 ans plus tard, le neveu du passeur montre à John le chemin que son père a pris avec son oncle en 1944 pour passer en Espagne (23) (24).

23 Le chemin suivi par Paul Miller est montré à son fils par le neveu du passeur
24 les pyrénées, traversées par Paul Miller

Un pèlerinage émotionnel faisant revivre une histoire oubliée et qui met en lumière l’objectif d’Aérocherche : rappeler à la mémoire l’histoire de l’aviation, et l’histoire des pilotes .

Gilles.collaveri@hotmail.fr

(*) au « péril de leur vie » de Jean-Baptiste Etcharren-Lohigorri

Une vocation confirmée par un P-38
En 1944, Léon a quatre ans. Arrivé en courant dans le champ où le P-38 vient de poser, il saute dans le siège du pilote. Il admire les cadrans brillants du tableau de bord, et l’immense voilure que l’on voit du cockpit. Déjà attiré par l’aviation, son choix est fait. Il sera pilote. Il accomplit sa carrière dans l’armée de l’air : Fouga Magister, Mystère 4 (25, Jaguar etc… . En 1978, lors de l’attaque d’une colonne au Tchad, son Jaguar est touché et il doit s’éjecter. Un hélicoptère le récupère sain et sauf. Et en Mars 2023, c’est Léon lui-même qui accueille le fils de Paul Miller et lui montre le champ où son père s’est posé en 1944. La boucle est bouclée.

25 Léon et ses camarades devant un Mystère 4 crédit L.Pachebat
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