UNE SALAMANDRE DANS LES LANDES

23 Juillet 1948.
La France sort de la deuxième guerre mondiale. Dans la base de Mont de Marsan, qui a été durement touchée par les bombardements de 1944, pilotes et mécaniciens s’affairent.
Un avion atypique
Ce matin, un vol avec un Heinkel 162 « Salamander » (1 &2)est prévu. Cet appareil est l’un des derniers avions allemands construit à la fin de la guerre et c’est l’un des premiers avions à réaction. C’est un avion atypique : le réacteur BMW003 est sur le dessus du fuselage et la construction de cet avion fait largement appel au bois, car les métaux stratégiques manquaient à la fin de la guerre en Allemagne. C’est un avion rarissime : seulement une centaine d’exemplaires ont été construits, et les français en ont ramené sept d’Allemagne, pour les tester, les essayer, et acquérir le savoir-faire très spécifique des avions à réaction. Celui qui se prépare à décoller porte le numéro 1 sur le fuselage, et il avait le numéro de série (« WerkNummer ») 120223 (3&4) quand il était aux couleurs allemandes (photo). Il a effectué des missions opérationnelles, par exemple le 22 Avril 1945 il a volé aux mains de Wolfgang Wollenweber (5).
Un pilote qui vit pour voler
Le pilote qui s’installe dans ce « Salamander » est un excellent pilote : Georges Schlienger (6) vit pour voler. Il a derrière lui une carrière peu courante : admis à l’école de l’air en 1938 (7), il est diplômé pilote en 1939 (8) .

Il est affecté à Madagascar en Avril 1941. Il vole beaucoup sur Potez 25 où il a un grave accident : il est grièvement blessé mais s’en sort par miracle. Il est à l’hôpital de Décembre 1941 à Mars 1942. Lorsque les Anglais débarquent en mai 1942 à Diego Suarez, il se retrouve en première ligne. Le 5 mai 1942, il décolle en tant qu’observateur avec deux camarades dans un Potez 63-11 et leur avion est abattu. Ils se posent dans un lac asséché et ils font cent kilomètres à pied pour rejoindre les lignes françaises. Hélas, le pilote qui avait été blessé lors de l’accrochage décèdera quelques semaines plus tard.
Fait prisonnier fin 1942, il est libéré en Mars 1944, il reprend le pilotage dès 1945 et il revole énormément après la guerre. Il pilote une vingtaine de types avions différents (8 à 13) : Spitfire, P-38, Junkers88, A-24, Mosquito, P-51 Mustang, Morane Saulnier 472, Stampe, Nord 1000, Hurricane, P-40, P-47 Thunderbolt, P-39 Airacobra, B-26 Marauder (14) sachant qu’il avait auparavant volé sur Nieuport 62, Potez 25, Potez 63-11 etc… Il réalise en particulier en 1946 des photos aériennes de l’Afrique, sur un P-38 de reconnaissance (15), pour le compte de l’Institut Géographique National. Il effectue aussi de nombreux vols entre Fribourg (où son épouse est basée) et la France.
Début 1947, il apprend sa mutation pour la France et en Juin 1948 il rejoint le Centre Aérien d’Expériences Militaires de Mont de Marsan.
C’est donc un pilote très expérimenté qui s’installe dans le Heinkel 162. Il a déjà effectué un vol sur cette machine quelques mois plus tôt, le 26 Novembre 1947 (16 17).
La panne au décollage
Le démarrage s’effectue normalement, l’avion prend de la vitesse (18 : illustration de Stéphane Beilliard) mais les témoins au sol remarquent que l’accélération est plus lente que d’habitude. L’avion s’élève péniblement en bout de piste, prend un peu d’altitude mais le moteur ne délivre pas assez de puissance. L’enquête après l’accident mettra en lumière un problème électrique ayant sans doute bloqué le cône de la turbine, empêchant le moteur de donner toute sa puissance.
Repérant une clairière dans la forêt, Georges Schlienger tente de se poser mais l’avion est trop lourd : il s’écrase, prend feu, et le pilote est tué sur le coup.
Ses obsèques ont lieu en grande pompe dans l’église de Mont de Marsan (19 20) quelques jours plus tard. Il laisse derrière lui une veuve, et une fille âgée d’un an : Catherine.
2021 : dans un petit village à côté de Mont de Marsan
Nous sommes face à la Pinède dans un petit village. Un habitant âgé (décédé depuis) nous explique « nous avons vu l’avion passer puis il s’est écrasé là bas, derrière le bois, la fumée montait ». Et il nous indique une zone immense, derrière des arbres. La photo aérienne de 1948 n’ayant pas révélé de trace d’impact, nous partons à l’aveuglette. Comme d’habitude, nous avons au préalable reçu les autorisations du propriétaire du terrain et des archéologues de la Direction Régionale des Affaires Culturelles.
Sur site, une véritable jungle nous accueille (21) : des fougères immenses entravent notre recherche. Mais Bryan a une intuition hors du commun. C’est lui qui découvre l’endroit où le Heinkel 162 a fini son vol. Des fragments de l’avion sont découverts. Ils sont petits et en mauvais état mais ils ont une valeur historique réelle: ils proviennent d’un avion rarissime. Ils ont aussi une valeur humaine immense car le pilote qui était à son bord avait une histoire hors du commun que nous allons progressivement découvrir.
Certains artefacts sont particulièrement parlant :
– La construction mixte bois/aluminium est mise en évidence par cette pièce sur laquelle un fragment de bois est encore attaché à l’aluminium. Les ailes et l’empennage du He162 était en bois, pour économiser les métaux qui se raréfiaient en Allemagne à la fin de la guerre. (22)
– Ce « silent block » laisse apparaitre le nom du fabricant «Schwing Metal » une société qui existe toujours aujourd’hui en Allemagne. (23) il maintenait le tableau de bord.
– Une bougie (24) du petit moteur « Riedel » (25) qui faisait démarrer le réacteur
– Des boucles du harnais du pilote sont un témoignage particulièrement émouvant du drame qui s’est joué là 73 années plus tôt. (26)
– De petits morceaux de plomb : ce sont des composants de batterie qui baignaient dans l’acide.(27)
– De nombreuses scories de métal fondues mettent en évidence la violence de l’incendie (28).
Dans cette démarche d’analyse des pièces, la compétence de nos amis de l’association « Mémorial Flight » est cruciale ; ce sont eux qui ont restauré le Heinkel 162 du Musée du Bourget (29), ils connaissent l’avion par cœur et ce sont eux qui nous expliquent où se positionnent sur avion les pièces que nous avons mises au jour.
A la recherche de la carrière du pilote … et de sa fille !
Nous essayons de reconstruire la carrière de ce pilote d’exception avec l’aide et le support de notre réseau de passionnés et petit à petit, la vie de Georges Schlienger se dessine.
Nous remarquons dans le dossier militaire récupéré au Service Historique de la Défense à Vincennes que Georges Schlienger avait une fille, Catherine, née en 1947. Elle avait donc un an quand son père a disparu. Nous partons à sa recherche. Après une enquête digne d’un roman policier, nous réussissons à contacter Catherine Schlienger, 75 ans. Elle vit désormais en Autriche. Elle est immensément touchée par notre démarche qui lui rappelle un père qu’elle n’a pas connu mais auquel elle a pensé toute sa vie.
Une exposition est mise sur pied dans le musée Aéroscopia (30) avec des maquettes du He162, les photos et les objets personnels amenés par Catherine Schlienger (31) : photos, médailles (32), uniforme. Ces éléments lui sont contextualisés(33 34) grâce aux explications de nos amis experts, et c’est Catherine Schlienger elle-même qui inaugure la vitrine consacrée à son père (35), c’est un moment chargé d’une émotion palpable.
Une page de l’histoire de l’aviation française et un pilote oublié sont rappelés à notre mémoire et à celle des visiteurs d’Aéroscopia.
Grâce à cette découverte et ce travail de recherche, l’objectif de notre association est pleinement accompli : la préservation et valorisation du patrimoine aéronautique.
Gilles.collaveri@hotmail.fr
Aerocherche.fr
Remerciements : Catherine Schlienger, Franck Roumy, Lucien Morareau, Philippe Couderchon, Jean François Iglesia, Erik Mombeek, et tous les amis et les soutiens de notre association « Aérocherche »
Note : Photos noir et blanc : crédit famille Schlienger
